JOB STORY : Tir de conclusion

30 janvier 2012 par brunoh

«- Je n’avais pas le choix, vous comprenez ? Pas le choix ! Au moment où je me suis réveillé, elle pointait un pistolet sur ma tempe. Avec ma propre main !
Ne me dites pas que ça ne vous est jamais arrivé. Une nuit, vous vous endormez sur votre bras. Il se vide de son sang, devient insensible. Au bout de quelques heures, vous ne pouvez même plus le bouger. Vous devez vous servir de l’autre main pour le reposer sur les draps, comme un membre mort. Vous expérimentez durant quelques secondes cette forme d’hémiplégie super angoissante. Puis le sang se remet à circuler. Des millions de fourmis redonnent vie à votre bras, puis à l’avant bras, avant que la main elle-même retrouve sa sensibilité. Sauf qu’au bout de ma main droite encore insensible se trouvait le pistolet. Et elle allait appuyer sur la détente ! Un mec se suicide dans son lit, à côté de son épouse. Vous auriez mené une enquête ? Impossible. Les faits sont là. Le type a actionné la gâchette avec son propre doigt, c’est indubitable, vous comprenez ? Je n’avais pas le choix. Ma main était encore insensible. Il me restait quelques dixièmes de seconde pour réagir…»

La femme flic me regardait attentivement. Elle ressemblait à une actrice de série B.
Ni moche, ni belle, la trentaine fatiguée, un uniforme qui sentait la clope, les cheveux longs et attachés, de cette couleur indéfinissable oscillant entre le brun et l’auburn, des yeux clairs enfoncés dans leurs orbites, un nez droit, quelques taches de rousseur, une bouche joliment dessinée, un teint brouillé par les récentes nuits de garde.
Une nana ordinaire dans un monde qui ne l’était plus. Un monde où une femme pouvait tuer son mari parce qu’il venait de perdre son emploi et que la prime de l’assurance vie devenait plus intéressante que l’être avec lequel elle avait partagé dix ans de son existence.

«- ça vous étonne ? – Visiblement, plus rien ne l’étonnait – Je suis au chômage depuis bientôt trois mois. Pas facile de retrouver un travail dans mon secteur, à ce niveau de rémunération. On n’aurait pas pu rester à Paris. Le loyer était trop cher. Et elle ne voulait pas partir en banlieue, encore moins en province ! Il y a deux semaines, elle avait fait changer les conditions de notre police d’assurance. Vous pouvez vérifier ! Avant, elle ne couvrait que les accidents et la maladie. Elle avait fait ajouter le suicide, au cas où. Tout ça parce que j’étais déprimé et sous médocs. Mais je n’ai jamais eu de pensées suicidaires, moi, Madame ! Elle avait tout prémédité. Je n’avais pas le choix… Ma main gauche a saisi le pistolet par réflexe. Je l’ai pointé vers elle et j’ai tiré. Rien qu’une fois. Pour sauver ma peau. En quelques semaines, j’ai perdu mon travail, ma femme et ma liberté. Je n’ai pas mérité ça !»

J’éclatai en sanglot. La femme flic me tendit un mouchoir. J’essayai d’atteindre mon nez, mais les menottes m’entravaient. Je n’avais pas l’habitude. Elle les ouvrit et me libéra les mains. L’agent de garde était sorti fumer dans la cour. Elle se pencha vers moi et murmura à mon oreille.
«- En plaidant la légitime défense, vous n’aurez aucune chance. Vous avez tiré sur votre femme à bout portant. C’est tout ce que la justice retiendra. J’en ai connu, des connasses comme celle-là. Même mortes, elles vous pourrissent encore la vie. Je vais aller prendre un café au distributeur d’en face. Je laisse la porte ouverte. Vous avez trois minutes. Si vous êtes un peu démerdard, ça suffira.» Je ne pris pas le temps de réfléchir.

Deux minutes plus tard, je sautais dans un taxi, boulevard Malesherbes. Direction Roissy. La place dans l’avion était réservée, un passeport avec ma nouvelle identité m’attendait dans une consigne, ainsi que quelques affaires. Le reste ne serait que formalité. Je n’avais pas menti. Mon épouse avait fait changer – à ma demande – les conditions de notre assurance vie. La femme flic vérifierait. Elle aurait ainsi la certitude d’avoir agi dans le sens de la justice. La vraie, pas celle des hommes. La police d’assurance de ma femme, par contre, ne couvrait pas le suicide. Juste les accidents. Se faire tirer dessus faisait partie de la liste. Avec cet argent, j’aurais de quoi refaire ma vie ailleurs. Trouver un nouveau job. Et une autre femme.

Nouvelle parue dans le magazine « L’offre d’emploi » de février 2012

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