JOB STORY : Gorewashing

7 avril 2012 par brunoh

- Le problème, avec le bio, c’est pas la provenance ou les pesticides… C’est de bien le marquer sur la carte, en très gros !

Il avait hurlé ça devant les grouillots. Cela faisait trois mois que j’essayais de leur inculquer les bases de la cuisine végétarienne. Des heures et des heures consacrées à parler de fruits et de légumes, de saisons, de Yin et de Yang, de préparations permettant de préserver le meilleur de l’aliment. Tout ça pour quoi ?
En deux minutes, cet abruti venait de réduire en compote les fruits de mes efforts en leur racontant ses salades. Pas des frisées ou des feuilles de chêne, ça non ! De grosses laitues bien véreuses de communicant !
Ah la forme… celle qui prime sur le fond, qui vous pourrit les neurones du réveil au coucher. «Alors, en forme ?» C’était sa formule préférée, au crétin des alpes.
S’il avait pu nous tatouer le logo de sa boutique sur le front, il ne se serait pas gêné.

- Pourquoi vous passez si longtemps à vous tripoter la nouille pour sortir de nouvelles recettes ? Les gens veulent du simple et du bon. Trouvez-moi le Big Mac du bobo-végétaro-socialo et on sera riches, les gars !

Il n’avait pas forcément tort. A part quelques habitués au look néo Larzac – qui sentaient le fromage de chèvre à plein nez depuis le bout de la rue – notre clientèle était composée d’urbains branchés, convaincus de faire du bien à leur corps et à leur esprit.
En venant déjeuner chez nous, il espéraient augmenter leur espérance de vie et contribuer à la préservation de la planète. Ce qu’il connaissaient de la nature ? Quelques champs rencontrés par hasard, quand ils partaient en vacances à bord de leur Toyota Prius Hybride.

- Et toi Ducon ? Tu vas leur dire de se bouger un peu, au lieu de leur raconter tes histoires à longueur de journées ? On a un business à faire tourner, alors trouve-moi un moyen de rendre tout ça rentable, ok ?

J’ai toujours détesté le manque de respect. Bien avant de devenir chef cuistot, je ne supportais déjà pas que de grandes gueules mal éduquées prétendent faire la loi. Malheureusement, la loi avait été de leur côté. Trois prud’hommes perdus, trois ans de chômage, trois mois passés dans ce resto… pour finalement entendre ça !

Pourtant, je m’efforçais de varier la carte en privilégiant les produits de saison. J’innovais dans les textures et dans les saveurs. Je ne cédais jamais à la facilité. Chaque recette représentait à mes yeux un acte d’amour. Chaque seconde passée dans cette cuisine à préparer des plats ou à transmettre mon savoir me remplissait d’une joie ineffable. Oui ineffable ! Encore un mot que l’autre con ne connaîtrait jamais. Absent de son jargon marketing. Pas assez mainstream sans doute.

Et maintenant, on allait faire quoi ? Troquer nos convictions contre un gros chèque de banque ? Prendre exemple sur le pire de ce que l’industrie agroalimentaire avait engendré ? Baisser la culotte devant tous ceux qui continuaient à empoisonner les gens ?

Il est revenu en cuisine après le service, peu avant minuit. Son haleine empestait l’alcool. Il avait dû picoler avec ses derniers clients. J’avais envoyé mes gars se coucher et je rangeais quelques assiettes quand il est venu carrer sa grosse gueule juste sous mon nez.

- Tu sais quoi ? – qu’il m’a dit – Je pense ouvrir un snack à la place de cette merde… ou une pizzeria… ptet même un Kebab !

Le matin même, sur France Info, il avaient évoqué la polémique concernant la viande Halal. Ce mode d’abattage a toujours eu ma préférence. Si vous choisissez une lame parfaitement aiguisée, vous tranchez la jugulaire de l’animal en un seul passage. Il se vide de son sang sans rien sentir. Une technique impeccable, je vous dis. Après, il suffit de suspendre la bête par les pieds et de disposer une bassine juste en dessous.

Quand on a ouvert le lendemain, les autres étaient là, la mine un peu déconfite.
On a nettoyé tout le bordel.

Et, pour la première fois, on a servi de la viande au déjeuner.

Nouvelle parue dans le magazine « L’offre d’emploi » d’avril 2012

Bookmark and Share

JOB STORY : Tir de conclusion

30 janvier 2012 par brunoh
pistolet

«- Je n’avais pas le choix, vous comprenez ? Pas le choix ! Au moment où je me suis réveillé, elle pointait un pistolet sur ma tempe. Avec ma propre main !
Ne me dites pas que ça ne vous est jamais arrivé…

Lire la suite  

cyborg

Cette nouvelle, comportant précisément 2011 signes, a participé à la 11ème biennale de Lyon (du 15 septembre au 31 décembre 2011), dont le thème était :

Une terrible beauté est née

Lire la suite  

tongues1

S’agitant dans la pièce telle une mouche prise au piège, Françoise redressa pour la dixième fois le même cadre, qui s’acharnait à pencher alternativement vers la droite ou vers la gauche.
Et ces fleurs dont les couleurs étaient trop criardes…
Décidément rien n’allait, et les premiers invités étaient attendus pour vingt heures…

Lire la suite  

JOB STORY : Révolution 2.0

1 novembre 2011 par brunoh
revolution02

«- Tu crois qu’elle va tenir le coup ?»
Adrien était inquiet. La Clio que nous avions empruntée datait du début du siècle. Elle affichait plus de cinq cent mille kilomètres au compteur.
Chaque secousse ressentie en franchissant les routes à l’abandon du réseau secondaire nous faisait craindre le spasme terminal, celui qui ferait s’éteindre pour toujours la flamme qui animait encore le moteur à combustion interne de l’antique Renault…

Lire la suite  

JOB STORY : Figurant libre

4 octobre 2011 par brunoh
le_figurant

J’avais signé le contrat sans réfléchir. L’offre était alléchante. On vous a déjà proposé, à vous, un job dans lequel vous n’auriez rien d’autre à faire que de continuer à vivre normalement ?

Lire la suite  

declencheur_int

Chose promise, chose due : pour les lectrices (et lecteurs) qui m’ont exprimé leur préférence pour la lecture en continu, celles qui m’ont reproché d’avoir mal dormi entre deux épisodes et, plus généralement, toutes celles et ceux qui n’ont pas eu le temps de lire cette nouvelle durant l’été, voici la version complète des 8 épisodes.

Bonne lecture !

Téléchargez gratuitement l’intégrale du Déclencheur en PDF ici

Lire la suite  

declencheur08

12 juillet 2011 – 9h05 – boîte vocale de l’inspecteur Sabrina Melfi
Le message était précis et laconique.
- L’ex-inspecteur Muller a fait une hémorragie cérébrale la nuit dernière. Il est décédé. L’IGS a commandité une enquête sur les événements de la nuit du 10 au 11 juillet. Je vous remercie de bien vouloir rester à leur disposition. En attendant les résultats, je décide de votre mise à pied conservatoire. Merci de venir me déposer votre badge et votre arme dans les meilleurs délais.
Sabrina s’était exécutée. Elle savait que le commissaire Jurdan détestait avoir les boeuf-carotte dans les pattes. Mais il ferait son possible pour la couvrir ; le meilleur moyen de lui faciliter la vie était d’obtempérer. Le rapport rédigé le lendemain des faits la dédouanerait. Il fallait prier pour qu’ils n’aillent pas fouiller du côté du restaurant, ni qu’ils apprennent quoi que ce soit au sujet de Daphnée. (…)
Téléchargez gratuitement le huitième et dernier épisode en PDF ici

Lire la suite  

declencheur07

13 juillet 2011, sur l’autoroute A10
À bord de sa Jaguar XJ flambant neuve, Isaac Perez fulminait. Les raisons de sa rage étaient si nombreuses qu’il les avait classées par ordre d’importance. Tout d’abord, il y avait la pluie, qui l’empêchait de tirer la quintessence de son V8 de cinq cent dix chevaux.Puis il y avait la BMW série 7 qui le précédait, et dont le conducteur s’obstinait depuis deux kilomètres à rester sur la file de gauche, alors qu’il aurait pu se rabattre entre deux voitures pour le laisser passer. Il y avait aussi Lisa, juchée sur son siège enfant, à l’arrière, qui ponctuait chaque minute écoulée de demandes insistantes et variées.
Enfin et surtout, il y avait Daphnée.
Téléchargez gratuitement le septième épisode en PDF ici

Lire la suite